Du tapis d'Orient au tapis d'artiste
Du plus ancien tapis noué aux commandes de Louis XIV et aux tapis des peintres d'avant-garde : comment le tapis d'Orient a préparé le tapis d'artiste que la maison édite aujourd'hui.

Au Ve siècle avant notre ère, dans les montagnes de l'Altaï, quelqu'un a noué un tapis de laine assez fin pour compter environ 360 000 nœuds au mètre carré. Ce tapis, retrouvé à la fin des années 1940, dit déjà l'essentiel : le tapis d'Orient est une technique avant d'être un style, et cette technique a toujours servi un dessin. Dans les grands ateliers de Perse, un artiste dessinait le motif sur papier et un tisserand l'exécutait sur le métier. Le tapis d'artiste contemporain prolonge cette séparation des rôles : un peintre, un graveur ou un designer donne le dessin, un atelier le noue ou le tufte, et un éditeur fait le lien entre les deux. Du tapis de cour persan aux collections de la maison, en passant par les commandes de Louis XIV et les tapis de peintres de l'entre-deux-guerres, le fil ne s'est jamais rompu.
Le plus ancien tapis connu était déjà noué main
Le tapis de Pazyryk est le plus ancien tapis à velours noué que l'on connaisse. L'archéologue russe Sergueï Roudenko l'a découvert avec son équipe à la fin des années 1940, dans un tumulus funéraire scythe de la région de Pazyryk, dans l'Altaï sibérien. Il mesure environ 183 sur 200 centimètres, il est daté du Ve siècle avant notre ère et il est conservé au musée de l'Ermitage, à Saint-Pétersbourg. Son origine reste discutée : certains l'attribuent à l'Arménie ancienne, d'autres à la Perse.
Ce qui frappe, c'est sa densité, plus élevée que celle de la plupart des tapis actuels. Le geste était donc maîtrisé bien avant que l'histoire en garde des traces écrites. Il s'est ensuite transmis de l'Anatolie à l'Iran, du Caucase à l'Asie centrale, avec deux grandes familles de nœuds : le nœud symétrique, dit turc, qui enserre deux fils de chaîne, et le nœud asymétrique, dit persan, qui en entoure un seul et s'appuie sur le suivant.
Les nomades ont fait du tapis leur maison. Ils l'ont d'abord posé au sol pour se protéger du froid et de la terre, puis ils y ont inscrit leurs signes, leurs motifs, leur appartenance. Le tapis d'Orient est né de cet usage, et c'est aussi pour cela qu'il se lit avec les sens autant qu'avec les yeux.
Dans les ateliers de cour, un artiste dessinait déjà le carton
La figure de l'artiste qui dessine pour le tapis est ancienne. Dans les ateliers des cours persanes, le motif était tracé sur papier par un artiste, sous la forme d'un carton, puis confié à un tisserand qui le nouait sur le métier ; les deux métiers étaient tenus par des personnes différentes. Dans les villages et les campements, au contraire, le dessin passait de main en main et se transmettait de mémoire.
De cette double origine sont nées des signatures géographiques. Ispahan, Tabriz, Hérat, Boukhara : chaque ville avait ses nœuds, ses laines, ses palettes. Tabriz, ses floraux d'une grande finesse ; les plateaux d'Anatolie, leurs géométries nomades. Sandrine Demas a appris à reconnaître ces écritures avant de fonder la maison, au point de ne plus entendre un nom de ville iranienne sans penser à un motif. Quand on lui cite ces villes dans l'actualité, elle répond : « Moi je vois des dessins. »
Pour un amateur de ligne et de géométrie, cette histoire rappelle une chose simple : dans un tapis, le dessin a toujours été une décision, prise par quelqu'un, puis tenue par un autre.
Quand la France a voulu nouer à son tour
Au XVIIe siècle, la France apprend à nouer à son tour. La manufacture de la Savonnerie tisse des tapis à velours dès le milieu du siècle, et Louis XIV en fait l'instrument d'une commande hors norme.
Avec son ministre Colbert, le roi commande pour la Grande Galerie du Louvre quatre-vingt-douze tapis monumentaux, destinés à couvrir les 442 mètres de la galerie. Le peintre du roi, Charles Le Brun, en imagine les motifs, et les tapis sont tissés entre 1668 et 1688, en nœud symétrique. Des ateliers sont bâtis à Paris pour le chantier, et les métiers, hors de toute mesure habituelle, sont taillés dans un bois destiné aux navires de guerre ; parmi les apprentis tisserands figurent des orphelins et de très jeunes enfants. Le travail dure une vingtaine d'années. Louis XIV s'installe finalement à Versailles et ne les utilise pas comme prévu : certains sont offerts en cadeaux diplomatiques, beaucoup sont vendus après la Révolution. Plusieurs sont déroulés côte à côte en juin 1919, pour la signature du traité de Versailles. Les Manufactures nationales en conservent aujourd'hui quarante et un.
Du 1er au 8 février 2026, une trentaine de ces tapis ont été déployés dans la nef du Grand Palais, à Paris. La fondatrice de Diacasan a vu l'exposition. Elle en retient une leçon : même la Savonnerie tient sa technique de l'Orient. Un tapis conçu par un peintre de cour et noué en France reste un tapis d'Orient par le geste.
Des peintres pour le sol, entre les deux guerres
Le tapis d'artiste au sens où on l'entend aujourd'hui prend forme à Paris dans les années 1920 et 1930. Une femme y joue un rôle décisif : Marie Cuttoli.
En 1925, elle ouvre rue Vignon, à Paris, une maison et une boutique baptisées Myrbor. Ses ateliers de tissage sont en Algérie, et elle demande à des peintres de dessiner des tapis : Jean Lurçat, Fernand Léger, Louis Marcoussis, puis Jean Arp, Pierre Chareau, Pablo Picasso ou Joan Miró. Sous cette marque, elle ne fait réaliser et ne vend que des tapis d'artistes, diffusés auprès d'un petit cercle d'amateurs. Le même mouvement conduira ensuite les ateliers d'Aubusson vers la peinture d'avant-garde, pour la tapisserie. Dans les années 1930, le tapis devient une pièce d'auteur à part entière : en 1935, les tapis du paquebot Normandie sont confiés aux ateliers de Cogolin, et la décoratrice Paule Leleu signe ses tapis à partir de 1937.
Le principe est posé : un artiste qui n'est pas tisserand donne un dessin, un atelier le traduit en laine, et quelqu'un réunit les deux et en répond. C'est déjà, presque mot pour mot, le métier d'éditeur.
De la dune de tapis à la maison d'édition
Le parcours de Diacasan commence par l'Orient. Le père de Sandrine travaillait dans le tapis : « il m'a initiée très tôt dans cet univers ». Elle se souvient des pièces qui arrivaient en vrac pour une exposition : « Les tapis, livrés en vrac, formaient comme une dune. » Il fallait les trier, les étiqueter, les plier, les toucher un à un. C'est là qu'elle a appris à lire un tapis par les mains avant de le lire par les yeux : ce qu'une laine dit sous la paume, et ce qu'un dessin raconte de la ville qui l'a vu naître. Cette école n'a pas changé de méthode depuis.
Au cours des années 1980, elle voit émerger le tapis contemporain, dessiné par des artistes et des designers. En 2000, elle choisit d'en faire un métier à part entière et fonde une maison d'édition : choisir des artistes, trouver pour chacun l'atelier et la matière justes, signer les pièces. La directrice artistique ne dessine pas. Elle garde de l'Orient une exigence sur la laine, le geste et la durée, et l'instinct qui fait reconnaître un atelier qui travaille bien, au Népal comme en Inde. La relation avec ces ateliers dure depuis vingt-cinq ans. Le métier lui-même est décrit dans qu'est-ce qu'un éditeur de tapis.
Ce que le tapis d'artiste garde de l'Orient
Il en garde le geste, la matière et le goût du dessin juste ; il change l'auteur du motif et l'échelle de l'œuvre de départ.
Chez Renaud Allirand, des gravures de petit format sur papier deviennent des tapis de laine noués main au Népal : c'est la collection SUR LE FIL, où les rangées de nœuds prennent la place des sillons de la plaque. Chez Christian Signorel, l'Antiquité revient au sol. BESTIAIRE part d'un poulpe vu dans une mosaïque de Pompéi, et la forme même des tapis s'inspire des camées gréco-romains et des cartouches égyptiens : le contour de la pièce fait partie du dessin, comme le cadre d'un carton persan. Ses géométries de MINOTOR, tuftées main en Inde, prolongent la tradition des motifs d'Anatolie sans les citer : des lignes, des courbes et des structures qui tiennent la pièce entière.
D'autres artistes ont quitté la figure. Le photographe Emmanuel Thibault cherche dans SPATIAL un monde minéral et végétal, où la texture devient le sujet ; ses tapis sont noués main au Népal, avec la laine de l'Himalaya. On y retrouve, sous une autre forme, ce que les tapis de village faisaient déjà : une surface qui se lit de près, au toucher, autant que de loin.
Le lien le plus direct avec l'Orient reste le noué népalais. La collection NEPALESE RUGS, contemporaine et classique à la fois, prend le savoir-faire de l'atelier pour seul motif. Pourquoi le Népal tient aujourd'hui ce rôle est expliqué dans le Népal, tapis d'Orient d'aujourd'hui, et la méthode qui fait passer un dessin au sol dans ce que le dessin ne dit pas.
Le tapis de Pazyryk mesure à peine deux mètres de côté. Il a traversé près de vingt-cinq siècles.
Texte rédigé par la maison Diacasan Edition à partir des entretiens avec Sandrine Demas sur la genèse de la maison et sur la matière, de nos fiches de collections et de sources historiques citées, octobre 2026.
Sources : Wikipedia, Oriental rug ; The Metropolitan Museum of Art, A King's Carpet ; Sortir à Paris, Le Trésor retrouvé du Roi Soleil au Grand Palais ; Hyperallergic, Marie Cuttoli ; Encyclopædia Universalis, le tapis dans les années 1930.
Questions fréquentes
Quelle est l'origine du tapis d'Orient ?
Le tapis d'Orient vient des peuples d'Asie centrale, d'Iran, d'Anatolie et du Caucase, qui ont noué la laine pour se protéger du sol avant d'en faire un support de motifs. Le plus ancien tapis noué connu, celui de Pazyryk, date du Ve siècle avant notre ère. La tradition s'est ensuite développée dans les villages et les campements nomades, puis dans les ateliers des cours persanes, où un artiste dessinait le carton et un tisserand le nouait. Chaque ville a fini par avoir son écriture.
Quel est le plus vieux tapis du monde ?
Le tapis de Pazyryk est le plus ancien tapis à velours noué connu. Il a été découvert à la fin des années 1940 par l'archéologue Sergueï Roudenko dans un tumulus scythe de l'Altaï, en Sibérie, et il est daté du Ve siècle avant notre ère. Il mesure environ 183 sur 200 centimètres, compte environ 360 000 nœuds au mètre carré et il est conservé au musée de l'Ermitage, à Saint-Pétersbourg. Son origine, arménienne ou persane, reste discutée.
Qu'est-ce que la Savonnerie ?
C'est la manufacture française qui a tissé des tapis à velours noué dès le milieu du XVIIe siècle. Elle est surtout connue pour les quatre-vingt-douze tapis commandés par Louis XIV et Colbert pour la Grande Galerie du Louvre, sur des dessins de Charles Le Brun, tissés entre 1668 et 1688. Une trentaine d'entre eux ont été présentés au Grand Palais en février 2026. La Savonnerie montre que la technique du tapis d'Orient a été adoptée en Europe dès cette époque.
Qu'est-ce qu'un tapis d'artiste ?
C'est un tapis dont le dessin vient d'un artiste qui n'est pas tisserand, traduit en laine par un atelier avec son accord. Le principe existait déjà dans les ateliers de cour persans, et Marie Cuttoli l'a appliqué aux peintres d'avant-garde avec Myrbor, à partir de 1925. Chez Diacasan, ce sont par exemple les gravures de Renaud Allirand nouées au Népal ou les géométries de Christian Signorel tuftées en Inde, éditées et signées par la maison.
Quelle différence entre un tapis d'Orient et un tapis contemporain ?
La différence tient surtout au dessin et à son auteur, beaucoup moins au geste. Un tapis d'Orient porte les motifs d'une région ou d'une ville, transmis de génération en génération ; un tapis contemporain porte le dessin d'un artiste ou d'un designer d'aujourd'hui. Les deux peuvent être noués main de la même façon : un tapis contemporain noué au Népal reprend la technique du tapis d'Orient avec un motif nouveau. Le tufté main, plus récent, est une autre technique artisanale.
